Dormez en paix, braves gens ! Grâce au « traité simplifié » de Lisbonne, l’Europe va enfin sortir de l’impasse ! Que de propos lénifiants ou simplement satisfaits n’avons-nous pas entendus ces derniers temps sur l’accord de la haute caste politique européenne qui s’est réunie à Lisbonne ! Avant de ne plus rien entendre du tout, d’ailleurs, l’affaire semblant pliée, classée, enterrée. Oubliée des médias. Et résignés les citoyens. Comme quoi une bonne délocalisation et quelques mots qui changent suffisent à accomplir un beau tour de passe-passe…
Un instant, j’ai cru Ă la « simplification » lisboète. Je m’attendais Ă un texte court et ayant tenu compte des dĂ©bats nourris d’avant le rĂ©fĂ©rendum. Mais j’ai Ă©tĂ© surpris en allant voir de quel texticule avaient accouchĂ© nos « sages » ou nos patrons politiques de l’Europe, ou les deux, Ă moins que ce ne soient les mĂŞmes ? 250 pages ! Et encore plus dur Ă se fader que le prĂ©cĂ©dent ! Le pire est dans la rĂ©ponse Ă la question suivante : Qu’est-ce donc qui change entre le feu projet de TraitĂ© Constitutionnel EuropĂ©en (TCE) et le nouveau projet de TraitĂ© Modificatif EuropĂ©en (TME) ?
Sur le fond, rien ! C’est Giscard lui-mĂŞme qui le dit avec le culot d’un vieux filou de la politique (Le Monde du 26 octobre) : « les outils sont exactement les mĂŞmes, seul l’ordre a Ă©tĂ© changĂ© dans la boĂ®te Ă outils ». Citons encore Giscard dont le mĂ©rite est d’avancer sans masque dans cette vaste entreprise de confiscation d’une dĂ©cision qui devrait revenir aux citoyens – et qui leur Ă©tait dĂ©jĂ revenue le 29 mai 2005 : « Le traitĂ© de Lisbonne se prĂ©sente ainsi comme un catalogue d’amendements aux traitĂ©s antĂ©rieurs. Il est illisible pour les citoyens, qui doivent constamment se reporter aux textes des traitĂ©s de Rome et de Maastricht, auxquels s’appliquent ces amendements. »
Vaut-il mieux en rire ? Le TCE Ă©tait ainsi lisible, mĂŞme si ni facile ni marrant Ă lire, et c’est bien parce qu’un grand nombre de Français ont fait l’effort de le lire qu’ils l’ont refusĂ© par rĂ©fĂ©rendum avec le net rĂ©sultat que l’on sait ! La manĹ“uvre est presque comique : rendons le texte illisible (sinon des seuls spĂ©cialistes) pour Ă©viter de la faire voter par ces lecteurs imprĂ©visibles que sont les Ă©lecteurs ! Restons entre “gens qui savent”, experts ou politiques, pour l’adopter avec enthousiasme et dormez tranquilles, braves gens, on s’occupe de tout…
Ce transfert de la décision dans la caste des politiques, certes élus, et de leurs experts affidés est une confiscation qui signe la mort de la démocratie fondée sur le suffrage universel direct. Une caste inamovible, droite et gauche assurant un débat de surface, assoit ainsi son règne sur les citoyens. Je suis allé voir un peu ce fameux texticule de Lisbonne et les analyses de cet irréductible gaulois qu’est Etienne Chouard. Lui, il parle d’arnaque. Sur le fond en effet, rien de changé dans le TME sinon le bizarre abandon des symboles forts et fédérateurs que sont (et resteront, je l’espère) le drapeau européen et l’Hymne à la joie. Il faut aussi relever la suppression des vocables « constitution » et « constitutionnels », sans doute pour atténuer l’aspect « gravé dans le marbre » que conféreraient ces mots à n’importe quel texte…
Sinon, rien n’a changĂ© exceptĂ© la manière de dire la mĂŞme chose. Giscard le confirme en donnant quelques exemples. Ainsi, l’expression qui fâche “concurrence libre et non faussĂ©e” disparaĂ®t bien de l’article 2 du TCE pour ressusciter dans une annexe sous la forme : “le marchĂ© intĂ©rieur, tel qu’il est dĂ©fini Ă l’article 3 du traitĂ©, comprend un système garantissant que la concurrence n’est pas faussĂ©e”… Et hop, Europe libĂ©rale nous y revoilà …
Sur la question de l’adoption du texte, Sarkozy, mais pas seulement lui, a donc dĂ©cidĂ© de squeezer la validation du TME par les citoyens. Il Ă©tait pourtant lĂ©gitime et logique que la « modification » soit validĂ©e ou non par les urnes, de la mĂŞme manière que pour le texte initial. Or, en tel contexte, renoncer Ă l’onction du suffrage universel revient Ă changer les règles du jeu en cours de partie. Autrement dit, c’est de la triche en plus du dĂ©ni de dĂ©mocratie que cela signifie. Cette manĹ“uvre aurait pourtant pu redonner la main Ă l’opposition et particulièrement au Parti socialiste. Or, Ă quelle pantalonnade avons-nous assistĂ© ?
Le Bureau national du PS a donné quitus à Sarkozy en approuvant et le TME de Lisbonne et sa ratification par voie parlementaire par 36 voix contre 20 et quelques abstentions. Or, quand on relit les propositions du PS et de sa candidate s’engageant devant les électeurs, il y a de quoi tomber de sa chaise : « Négocier un traité institutionnel soumis à référendum pour que l’Europe fonctionne de manière plus démocratique et plus efficace » (Proposition 91 du Pacte présidentiel de Ségolène Royal) et « Nous proposons l’élaboration d’un traité strictement institutionnel […] Une fois renégocié un tel traité sera soumis au peuple par référendum » (Relancer l’Europe, in Projet socialiste).
Je sais bien qu’une certaine plasticité est nécessaire en politique et que tout dogmatisme est mortifère (mais en l’espèce, il ne s’agit nullement de positions dogmatiques). Mais là , il y a de quoi rire, histoire de conjurer un fort sentiment de trahison en considérant le comique de situation ! Il y a aussi de quoi rager devant une faute stratégique étonnante : la revendication d’un référendum (nullement gagné à l’avance, pas plus pour les anciens « nonistes » que pour les anciens « oui-ouistes ») eut permis de reprendre la main face à un Sarkozy omniprésent. Mais la défense du principe d’un référendum, à peine amorcée par Fabius, Mélenchon et quelques autres, a été étouffée par cette décision de conclave socialiste.
Le bon sens, pour un parti qui s’était clamé exemplaire en organisant un référendum interne sur le TCE, eut pourtant commandé de revendiquer un nouveau référendum, ne serait-ce que dans l’exigence habituelle à gauche du respect de la démocratie…
Le PS a ratĂ© une occasion, peut-ĂŞtre en prĂ©fĂ©rant parier sur la rĂ©cupĂ©ration des mouvements sociaux plutĂ´t que sur le dĂ©bat institutionnel et europĂ©en. Dans le genre justification grand-guignolesque, on a entendu -entre autres- Vincent Peillon, ancien partisan du non, Ă©noncer cette argutie dont la subtilité dialectique m’échappe : « Je crois que la bonne solution, et je le dis en tant que partisan du non, c’est de dire oui, aux conditions du oui socialiste, qui n’est pas le mĂŞme que le oui de Sarkozy. Cela avait du sens de dire non en 2005, il y avait un plan B, vous l’avez vu, Nicolas Sarkozy a renĂ©gociĂ© le traitĂ©. Mal, mais il l’a renĂ©gociĂ©, c’Ă©tait donc possible. » (sur France-Inter, lundi 12) Pour la peine, ce brave garçon qu’on a connu mieux inspirĂ© se voit dĂ©cerner une fraise d’honneur bien acide pour cette acrobatie clownesque !
Globalement, on prĂ©fère donc au PS enterrer le dĂ©bat et jouer petit bras, en remettant Ă plus tard une possible amĂ©lioration des institutions communautaires quand la droite n’y sera plus… Et Ă©viter dans l’immĂ©diat de « se diviser », du moins au grand jour. Et se concentrer sur ces objectifs prioritaires que sont les prochaines municipales et cantonales. Il s’agit de faire vivre ou plutĂ´t survivre la boutique.
Dans cette optique, Clochemerle envahit tout l’horizon et l’Europe devient soudain un continent bien lointain. Mais qu’on ne s’étonne pas ensuite si la boutique socialiste est de moins en moins frĂ©quentĂ©e…