Je crois que je suis un veinard car si j'ai beaucoup regardé la télé, j'ai au moins autant passé de temps collé à un poste de radio et branché sur France Inter en particulier. Je ne sais plus à partir de quand j'ai écouté régulièrement "L'oreille en coin" mais une fois découvert, je n'ai plus décroché. Il y a quelques émissions dans l'émission qui ne m'ont laissé aucun souvenir (comme JJMS ou "Les malheurs de Muller", qui n'avaient pas l'air de voler bien haut) mais sinon, j'étais accroc aux voix de Claude Dominique, Kriss Graffiti, Daniel Mermet, Robert Arnaud, Gérard Sire... Car "L'oreille", c'était d'abord des voix, des sons, des couleurs ambiantes, souvent magnifiquement mis en onde par le grand Yann Paranthoën. Ce n'étaient pas de simples "animateurs" mais de véritables conteurs-passeurs. Des griots.
A la tête de cette émission, Jean Garretto et Pierre Codou, un duo très inventif qui avait déjà lancé quelques opérations culottées dès les débuts de la Maison de la Radio et qui va couver avec amour une troupe de jeunots aussi turbulents que créatifs. Ce n'est pas sans rappeller l'aventure du journal Pilote chapeautée par Goscinny et Charlier dont "L'oreille en coin" aurait pu détourner le slogan avec "une radio qui s'amuse à réfléchir". Au-dessus d'eux, un autre grand personnage de la radio jouera un rôle primordial : Roland Dhordain. Si il prit ses fonctions alors que l'émission existait déjà , il donna carte blanche aux deux producteurs. Le nom de Dhordain rappellera sans doute de bons souvenirs aux anciens auditeurs des émissions animées par Claude Villers. Jean Garretto et Pierre Codou (duo prématurément défait à la mort de Codou en 1981) furent comme Laurel & Hardy, Tintin & Haddock, Roux & Combaluzier. Très dissemblables et merveilleusement complémentaires. Le fils de paysan cévénol, bon vivant et chaleureux (Codou) et le marquis (?) italien, plus secret, parfois intimidant (Garretto). Tous deux obtinrent de concocter les émissions des week-ends sans avoir à rendre de compte à la hiérarchie, d'où l'expression "une radio dans la radio".
Avant d'avoir son titre définitif, "L'oreille en coin" s'est d'abord appellé "TSF 68" puis 69, 70, 71 et c'est vraiment à partir de 1971 qu'elle pris un rythme de croisière jamais tranquille. Car l'une des idées de Codou et Garretto fut justement d'éviter le ron-ron et si ils étaient sur le service public, pas question de s'encrasser dans les acquis. Ils feront tourner les animateurs, non pour les mettre en danger (bien au contraire, ils les paternaient affectueusement) mais pour donner plus de pep's. Cela n'empêchera pas - enfin, de mon point de vue - que la partie "Oreille du dimanche matin" finira par ronronner. J'en avais déjà conscience à l'époque et aujourd'hui, je trouve que c'est la seule partie du week-end oreillard qui a mal vieilli avec ses invités politiques qui apprirent très vite à jouer les bons camarades de comptoir et à se présenter sous un jour agréable en amenant les produits de leurs départements sous les piques assez tendres des (sympathiques) chansonniers Horgues, Mailhot et consorts. Mais il est vrai que cette partie était liée à l'actualité donc moins tournée vers l'évasion et que son humour était nettement plus classe que ce qui s'entendait sur les autres radios où sévissaient Pierre Péchin et Philippe Bouvard. Dans les années 80, "Le tribunal des flagrants délires" de Villers, Desproges et Rego renouvellera le style. "L'oreille du dimanche matin" verra passer dans son équipe quelques petits jeunes prometteurs comme les frères Jolivet et Alain Chabat.
Mon pied auditif, je l'ai surtout pris les samedis et dimanches après-midi avec les récits africains de Robert Arnaut, les contes gourmands de Gérard Sire, le rayon de soleil Kriss Graffiti et son compagnon-complice Emmanuel Den (un duo flower-power qui entra dans l'équipe grâce à ... Max Favalleli ! Comme quoi tous les vieux ne sont pas des vieux cons) et puis Mermet, Agnès Gribes, Katia David... Chaque semaine, un plaisir renouvelé car ce n'était jamais la répétition de la précédente. Et puis quelle "mise en onde" novatrice, aux montages toujours surprenants, aux choix musicaux magiques ! Par la faute de Paranthoën et de son équipe, j'aurai beaucoup fait souffrir le lourd magnétophone hi-fi de mes parents (un Grundig TK 246, modèle 1970 qui ne résista pas aux changements de vitesses et aux inversions de bande) puis joué les tout petits reporters avec un mini-K7.
Thomas Baumgartner souligne fort justement l'interactivité qui joua à cette époque entre Europe 1, antenne plus moderne et France Inter. Nombreux furent ceux qui passèrent de la radio privée (mais néanmoins très proche du pouvoir) à la chaîne publique. Plus tard, il sera fréquent que des placardisés ou débarqués de la Maison de la Radio reprennent un micro chez Europe 1 (les moins chanceux ou moins délicats finiront chez RTL ou RMC). Parmi les remarquables anecdotes fournies par Baumgartner, il y a celle du crime de lèse-majesté absurde des reportages en solo avec un magnétophone Nagra. Si celà était normal sur Europe, les syndicats du service public interdisaient de se priver d'un technicien. Quand on sait que le Nagra fut inventé pour faciliter les reportages, il y a de quoi rire même si, d'un autre côté, on imagine mal la frêle Kriss embarassée de cet appareil qui pesait son poids pour ses fameux bistrot-trottoirs.
Un chapître entier est consacré à Gérard Sire et Baumgartner déborde volontiers de son sujet pour raconter la trop courte existence de ce sacré bonhomme hyperactif qu'on surnomma le "Balzac des antennes" (criblé de dettes, il travailla toute sa vie non-stop) et dont la participation à "L'oreille en coin" ne fut qu'une des innombrables lignes de son C-V. A 18 ans, Sire écrivait déjà une adaptation de Faulkner pour la radio. Improvisateur génial, bourreau de travail, découvreur de talents (Claude Lelouch lui doit presque tout) et chantre de l'amitié. Producteur, écrivain, scénariste (et parfois animateur ou acteur) pour la télévision et le cinéma et surtout un merveilleux conteur au timbre chaleureux.
De même, Thomas Baumgartner évoque longuement FIP, l'autre création du duo Codou-Garretto. Une fréquence d'abord mise en place pour déstresser les automobilistes de la couronne parisienne et qui s'étendit sur tout le territoire avec une programmation musicale faisant la part belle au jazz et au classique et des animateurs choisis pour leur voix euphorisante, Kriss en tête.
L'autre voix essentielle et magique qui a droit à un chapître est Claude Dominique. Exceptionnelle trifouilleuse de mots à la verve "rauquailleuse", elle faisait figure d'ancienne parmi les jeunots de l'équipe, entrée à la Radiodiffusion Française en 1952. Claude Dominique était la prof de lettres que tous les lycéens auraient rêvé avoir en face d'eux. Impossible de s'ennuyer une seconde en sa compagnie. Sa culture était aussi étendue que son humour, pataphysicien et à multiples sens. Son quart d'heure au sein de l'émission s'intitulait "Ca s'en va et ça revient, de la grandeur consécutive du yo-yo, ou Le Slow de Pavlov" (les goûts sans oeillières de Claude Dominique lui faisaient adorer Claude François et l'Oulipo). Elle y démontrait son art du collage des mots et des sons. Un détail de sa biographie m'a amusé : elle avait commencé sans passion des études de pharmacie, prit le virus du théâtre auprès d'une comédienne qui avait joué avec Jouvet et décrocha un premier prix de comédie en 1951 soit l'année de la mort de Jouvet... dont les parents voulaient faire un pharmacien ! Ecouter la voix de Claude Dominique me faisait la même impression que celle d'un autre Claude, Piéplu lorsqu'il racontait les Shadoks.
Ce bouquin apprend ou rappelle des détails oubliés : le passage à l'antenne de familiers de l'audio-visuel comme le conteur animalier Jacques Trémolin (dont la vie fut un roman) ; qu'une certaine Véronique Sanson y fit quelques piges avant de se lancer dans la chanson ; que "L'oreille en coin" fut brièvement déclinée en journal hebdomadaire (le temps de sept numéros) ; que la plupart de ses membres venaient à l'origine du théâtre (Mermet, Kriss, Den, Dominique...) et/ou étaient passés par le fameux ACR, l'Atelier de Création Radiophonique de Jean Tardieu et Pierre Schaeffer.
Thomas Baumgartner a eu la belle idée de parsemer les pages de témoignages d'anciens auditeurs de l'émission qu'il a recueillis sur son blog alors qu'il composait son livre. Des témoignages concis ou longs, tous marqués à jamais par cet OVNI radiophonique.
C'est triste mais c'est ainsi : une telle aventure serait aujourd'hui impossible, même sur le service public. Imaginez confier chaque week-end quatorze (!!) heures d'antenne de suite à une seule équipe... Que l'épopée ait duré aussi longtemps, qu'elle soit née en 1968, deux mois avant le bouillonnement et ait connu (et survécu à ) de Gaulle, Pompidou, Giscard bien qu'hébergée dans l'illustre Maison de la Radio que le général entendait comme relai de sa voix nationale laisse rêveur. Un de ces paradoxes qui permettent de noter que malgré tout, ce sont sous les gouvernements conservateurs ou libéraux que l'inventivité à été à la fête (souvenez-vous des Shadoks, des délires d'Averty et de "Dim Dam Dom")... et sous Mitterand qu'un nivellement progressif s'est instauré. En fait, c'est simplement que les années 60-70 étaient plus brillantes. Les décennies suivantes ont surtout cherché à briller. Un climat général qui doit donc peu aux élites en place qui par essence, étant élues, suivent plus l'air du temps qu'elles ne le modifient. L'exemple des radios libres l'a démontré : des débuts prometteurs puis peu à peu ont émergé des consortiums dédiés à la musique formatée et aux jeux débiles. Même Radio-Nova n'a plus grand chose à voir avec la folie de ses jeunes années. Faire à la fois du quantitatif et du qualitatif (et sans pub, sans promo !!!) tient depuis du mariage de la carpe et du lapin. C'est comme si on disait à Drucker "Bon, mon coco, tu es bien gentil, même ma grand-mère t'adore mais tu vas emporter ton chien et tes décors de fête à Neu-Neu, on te remplace par Bernard Lenoir qui occupera ta tranche avec Michelle Soulier, Yvan Smagghe, Hugo Cassavetti, Yves Thibord, Frédéric Mitterand et José Arthur !"
Pardon pour cette sortie de piste mais juste pour imaginer la tronche des spectateurs découvrant ahuris qu'on leur a remplacé Céline Dion par un groupe venu d'Addis-Abeba et les loupiotes de kermesse par des motifs rastafari, que l'on évoquera des bouquins qui ne parlent ni de N("bîîîîp") ni de C("pfuuuiit"), de films qui ne sont pas produits par Europacorp et que l'on ira tout simplement à la rencontre de gens - horreur suprême - "pas connus" et ne cherchant parfois même pas à le devenir... Aujourd'hui, les compartiments semblent rassurer tout le monde avec d'un large côté le pain rassis des jeux du cirque et ses dérives populisto-commerciales et de l'autre, un îlot réservé à une élite. Alors que "L'oreille en coin" pouvait intéresser et s'adresser sans oeillères ni frontières de classe ou de caste, divertir et distraire sans abrutir, informer et cultiver, en gardant ses lettres de noblesse au terme "populaire" car l'émission fit un tabac. Comme le note Baumgartner à propos de Claude Dominique, "L'oreille en coin" était "pop". Même sur le service public, un faible taux d'écoute aurait obligatoirement sabordé l'émission et elle dura 22 ans !
Thomas Baumgartner a réalisé un travail d'archiviste passionné (mais comment ne pas l'être avec un tel sujet ?) auquel je ne trouve qu'un seul défaut : avoir consacré autant de pages à "L'oreille du dimanche matin", émission certes sympathique et que j'ai écoutée comme le reste mais qui n'a pas la même saveur. Et puis il y avait certainement bien mieux à choisir parmi les dix extraits offerts dans le CD que les trois consacrés à la prestation d'un jeune loup de Neuilly en 1989, comme si il n'était pas devenu depuis assez omniprésent ! Une proportion respectée dans le beau coffret de 4CD publié en complément de ce livre et compilant 4h30 d'archives de l'émission.
Oublions ce petit parasite fâcheux pour retrouver la voix gouailleuse de la regrettée Claude Dominique, la saynète "Néné le phallo" de Kriss et Alain Le Douarin et suivre Gainsbourg retournant sur les lieux de son enfance. Pour la grosse bouffée audio-nostalgique, gardez pour la fin l'indicatif "Big fat man" de Jim Wild Carson et surtout "Dans la ville de Paramaribo, il y a une rue qui monte et qui ne descend jamais", l'incomparable invitation au voyage et aux rêves de Daniel Mermet (qui contient un thème musical dont je recherche désespérément le titre, peut-être une merveille signée François de Roubaix).
Ce livre et ces documents sonores sont d'autant plus indispensables qu'une majeure partie des archives de "L'oreille en coin" ont malheureusement disparu dans les poubelles de la Maison de la Radio. La plupart de celles offertes sur le CD proviennent des archives personnelles des membres de l'équipe.
Parmi les augustes anciens de "l'Oreille", trois officient toujours avec talent sur les ondes de France Inter : Paula Jacques ("Cosmopolitaine", le dimanche de 14h à 16h), Daniel Mermet ("Là -bas si j'y suis" du lundi au vendredi de 15h à 16h) et l'immarcescible, délicieuse et adorable Kriss ("Kriss Crumble", le dimanche de 12h à 13h). Marie-Odile Monchicourt tient des rubriques scientifiques sur différentes antennes de Radio-France. Tant qu'ils seront présents, un peu de l'esprit de Codou et Garretto perdurera. Quelques îlots de France Culture entretiennent aussi ce ton chaleureux, direct, humoristique, savant quand il le faut mais sans prise de tête avec "Les papous dans la tête" de Françoise Treussard ou "Mauvais genres" de François Angelier.
La préface est signée par Cavanna, grand ami de Claude Dominique qui fréquentait régulièrement les locaux de "Charlie Hebdo".
Il n'y a pas de réelle bibliographie mais Thomas Baumgartner cite plusieurs ouvrages en notes de bas de pages. Voici quelques pistes, non-exhaustives :
"Les Sourires politiques de l'oreille en coin" par Francoise Morasso (J'ai Lu, 1999).
"La tête des nôtres" par Maurice Horgues (Robert Laffont, 1987).
"Il était une mauvaise foi" par Jean Amadou (Robert Laffont, 1978).
"Propos d'un tailleur de sons" par Yann Paranthoen (Phonurgia Nova).
Gérard Sire, Daniel Mermet et Paula Jacques ont publié de nombreux romans et contes. Kriss Graffiti a publié "Quand les femmes dansent" (Lattès, 2001) et "Et l'amour dans tout ça ?" avec Chantal Pelletier (Balland, 2006).
Pour une vision plus générale sur l'histoire de la radio, je recommande "Les années radio 1949-1989" de Jean-François Remonté et Simone Depoux publié aux éditions Carabas. Plusieurs pages sont consacrées à "l'oreille en coin". Un ouvrage passionnant que Thomas Baumgartner cite à plusieurs reprises.
Sur l'esprit inventif et provocateur de la radio post-1968, rien de mieux que de se repasser "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", le film-satire de Jean Yanne dont Gérard Sire fut le grand complice sur RTL et Europe n°1 puis le co-scénariste de ses premiers films. Sire qui, si je me souviens bien, y apparaît brièvement.
Sites Internet :
http://oreille.blogspot.comhttp://www.abeillemusique.com/produit.php?cle=28969http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=84736100521560Titre :
L'oreille en coin, une radio dans la radio : 22 ans de week-ends sur France Inter (1CD audio) | Auteur :
Thomas Baumgartner | Editeur :
Nouveau Monde | Thème :
Documentaire